Jean Baptiste Conzé avait-il tort d’être un conzé
Dans l’imaginaire populaire haïtien, rares sont les noms qui portent une charge symbolique aussi lourde que celui de Jean Baptiste Conzé. Il ne renvoie ni à une œuvre célébrée ni à une contribution valorisée au récit national. Il agit comme un stigmate. Être un Conzé, c’est porter le soupçon fondateur de la trahison. Cette mémoire collective s’est cristallisée autour d’un événement précis, l'assassinat de Charlemagne Péralte en 1919, durant l’occupation américaine, moment matriciel d’un récit national où l’occupant est clairement identifié, le résistant sacralisé, et le dénonciateur rejeté hors du champ du dicible. Pourtant, derrière cette figure figée, il existe un homme qui a écrit, argumenté et tenté de faire entendre une autre rationalité. C’est cette parole, davantage que le personnage, qui mérite examen.
Dans son ouvrage Pour l’Histoire, paru en 1931, Jean Baptiste Conzé ne se présente jamais comme un auxiliaire enthousiaste de l’occupant. Il adopte au contraire un ton de dénonciation d’une extrême violence à l’égard de l’intervention américaine, qu’il décrit comme un régime de brutalité systémique et de déshumanisation raciale. Il écrit, dans un passage parmi les plus accusateurs de son texte, que « les américains s’étaient révélés des tigres altérés de sang nègre, ennemis de toute civilisation », avant d’ajouter que « les américains, eux, coupaient non seulement des têtes, mais éventraient des femmes enceintes et lançaient des dogues après les prisonniers », concluant qu’ils « l’emportaient sur les cacos en férocité, quoique blancs et apparemment civilisés ». Cette condamnation frontale interdit toute lecture simpliste faisant de Conzé un apologiste de l’occupation. Elle révèle au contraire une pensée capable de dissocier le rejet de l’occupant de l’évaluation morale de la résistance .
C’est précisément dans cet espace de dissociation que s’inscrit son jugement sur Charlemagne Péralte. Conzé refuse la figure messianique et conteste la nature nationale du mouvement péraliste. Il décrit une insurrection traversée par des pratiques de pillage, de rançonnement et de violences sexuelles visant en priorité des paysans, des voyageurs et des commerçants haïtiens. Dans son récit, la résistance proclamée contre l’Américain cohabite avec une économie de prédation interne qui sape toute possibilité d’adhésion collective durable. Ce refus de l’héroïsation ne vise pas à absoudre l’occupation, mais à délégitimer une lutte qu’il juge moralement compromise par ses propres méthodes .
À partir de cette lecture, Conzé construit la justification de son acte. Il ne le nie jamais. Il le contextualise. Il l’inscrit dans une logique qu’il estime supérieure, celle de l’interruption d’un cycle de terreur qui frappait indistinctement les populations civiles. Sa défense repose sur un principe qu’il formule explicitement dès l’avant-propos, lorsqu’il affirme que « la défense, étant un droit naturel, aucun homme ne peut consentir à se laisser clouer au pilori, sans donner la raison pour laquelle il peut avoir commis une action mauvaise, d’où a pu sortir un bien pour toute la Nation », ajoutant aussitôt « il y a donc ce qu’on appelle les heureuses fautes ». Par cette formulation, Conzé inscrit clairement son geste dans une tradition morale classique où l’histoire juge les actes à l’aune de leurs effets collectifs plutôt qu’à celle de leurs intentions initiales .
Sa conception de la politique découle directement de ce cadre. La paix civile prime sur l’élan révolutionnaire. L’ordre vaut davantage que la geste héroïque. L’État, même défaillant, mérite protection face à l’insurrection permanente. Il affirme préférer un mauvais gouvernement à une révolution brève, non par cynisme, mais par peur lucide du coût humain du désordre. La souveraineté, dans cette perspective, ne se mesure ni au martyr ni à la posture, mais à la capacité de préserver les populations rurales de la violence quotidienne, d’assurer la circulation, le travail et la survie .
Faut-il alors conclure que Jean Baptiste Conzé avait raison. La question ne saurait recevoir une réponse univoque. Son récit est situé, traversé par ses pertes personnelles, par sa proximité avec les autorités établies et par une angoisse profonde face à l’anarchie. Il minimise l’effet symbolique majeur de la résistance péraliste dans la construction d’une conscience nationale anti-impérialiste. Mais il rappelle aussi une vérité inconfortable, souvent écartée du récit héroïque, celle du coût interne des luttes menées au nom de principes abstraits .
Jean Baptiste Conzé avait-il tort d’être un conzé ? Si la question vise une absolution morale, elle se heurte à l’irréductibilité du traumatisme national. Si elle ouvre un espace critique où l’on accepte d’examiner les choix d’un homme pris dans une conjoncture extrême, alors elle permet de rappeler que l’histoire haïtienne ne se laisse jamais enfermer dans des figures simples. Elle est tragique, conflictuelle, saturée de décisions impossibles, et c’est précisément ce que Conzé, en écrivant pour se défendre, continue paradoxalement de donner à penser .




